Docteur en sciences économiques - abougollocko@yahoo.fr


L’instrumentalisation de la religion à des fins de politique politicienne, l’épée de Damoclès sur le modèle sénégalais
Les sénégalais qui pensaient que les nuits avaient porté conseil au président de la république et qu’il allait profiter de son adresse à la nation du 31 décembre 2009 pour essayer de sauver ce qui reste des meubles après ses bourdes au CICES ont déchanté. A la place du message d’ouverture, de paix et d’union des cœurs, le président de la république nous a servi un ragoût indigeste de provocations et d’amalgames.
De son discours fleuve ponctué de détails au point de faire perdre le fil conducteur au plus attentif de son auditoire, certains passages ont eu l’effet d’une douche froide sur la majorité des sénégalais.
Je le cite « ….L’on oublie souvent que depuis des années je plaide, comme un avocat isolé dans le désert, en faveur du dialogue islamo-chrétien malgré l’opposition de certains musulmans qui n’en veulent pas ». Le désert auquel fait allusion Monsieur le président de la république n’est que le fruit de son imagination car dans la réalité l’espace dans lequel vivent les sénégalais chrétiens et musulmans est un oasis, un havre de respect et de tolérance où s’éclosent au quotidien les fleurs de la convivialité et de l’entente cordiale.
Est-il besoin de rappeler à monsieur le Président de la République que :
Le Sénégal a été toujours le pays où Amadou et Jean ne se séparent qu’au moment où le premier se rend à la mosquée pour faire l’une de ses cinq prières de la journée et que le deuxième se retire à l’église pour la messe dominicale.
Le Sénégal est le pays où Christophe est musulman alors que Ismaëla est chrétien pour la bonne et simple raison que leurs parents respectifs, nonobstant leur différence de religion, se sont donnés la main depuis la tendre enfance pour semer et entretenir, au fil des décennies, l’arbre d’une amitié sincère et loyale au point de donner à chacun de leur fils le prénom de l’ami comme le voudraient nos traditions.
Le Sénégal est le pays où les enfants de mère Aminata attendent avec impatience le vendredi saint marquant la fin du carême sachant qu’ils vont déguster à volonté le « Ngalakh » de tante Térésa alors que les enfants de tonton Joseph piaffent d’impatience à l’approche de la fête de Tabaski, persuadés qu’ils vont arborer leurs plus beaux boubous et qu’ils partageront avec leurs voisins musulmans, dans la gaieté et la bonne humeur, le mouton de l’Aid commémorant le sacrifice d’Abraham.
Le Sénégal est le pays où El hadji Seydou Nourou Tall le petit-fils d’El hadji Oumarou Foutiyou Tall, figure emblématique de l’expansion de l’islam en Afrique de l’ouest ; fit le témoignage resté dans la mémoire collective en appelant feu cardinal Hacynthe Thaindoum « Ya selle1 Thiandoum ».
Le Sénégal est le pays où Marie et Ali se disent «oui » pour la vie ce, avec le consentement éclairé des parents qui veulent que leurs filles et fils continuent à vivre ensemble dans une société unie sans distinction de religion et d’ethnie.
Le Sénégal est ce pays à 96% musulman dont le peuple ne s’attarde pas sur l’idée de se voir dirigé par un président chrétien et trouve même naturel d’avoir une première dame chrétienne.
Et j’en passe.
Donc monsieur le président de la république, il n’est nullement nécessaire de créer un espace artificiel dans l’esprit des sénégalais par le conditionnement moral ou la harangue afin d’y loger l’idée d’intolérance, d’injustice et d’iniquité. L’espace naturel qui existe dans l’esprit de notre peuple est celui de la tolérance, de la justice et de l’équité. Le véritable pas en avant consisterait à en faire un usage cohérent, systématique et efficace pour apporter des réponses aux grands défis auxquels sont confrontés les sénégalais quelle que soit leur religion.
Dire qu’il y a des musulmans qui ne veulent pas d’un dialogue islamo-chrétien frise l’irresponsabilité et le manque de respect envers tous nos concitoyens.
Plus loin, le président de la république ajoute « Je demande à tous, musulmans et chrétiens, de s’en arrêter là et de clore l’incident pour continuer notre belle aventure d’entente exceptionnelle entre une minorité chrétienne et une majorité musulmane, entente pour laquelle le Sénégal est souvent félicité». L’ « incident » dont vous parlez n’opposent pas les musulmans et chrétiens du Sénégal mais vous d’une part et la communauté des croyants du Sénégal d’autre part. Vouloir faire de cet « incident » un problème islamo-chrétien relève d’une maladroite recherche d’échappatoire. Heureusement que cette manœuvre cousue de fil blanc n’a pas échappé à la vigilance du peuple.
Les messages de soutien à nos sœurs et frères de la communauté chrétienne qui ont spontanément fusés de partout montrent à quel point vous faites fausse route et que les sénégalais toutes confessions et confréries confondues sont attachés à la tolérance et au respect des croyances religieuses, notre patrimoine culturel
Non content d’avoir installé la zizanie et de jouer au pompier pyromane, votre camp nous envoie, sur un plateau de télévision, à une heure de grande écoute, Farba Senghor qui, tout le monde le sait, a fait de l’exacerbation des antagonismes son fonds de commerce. Il n’a pas failli à sa réputation de débiteur d’inepties et de paroles irréfléchies. Il profita d’une prise de parole inopportune pour se lancer dans une fastidieuse tentative de division de la communauté chrétienne. Je le cite « On sait bien que le vicaire du Sénégal est proche de l'Afp, il a cheminé avec Moustapha Niass. On sait également que le Curé de Gorée1 est proche du Ps. De même que l'Econome de la cathédrale2 est le maire socialiste de Grand-Dakar ; donc, voilà les conditions dans lesquelles les propos de Me Wade ont été travestis à deux reprises". Toujours dans ses envolés lyriques à dormir debout, il se mit dans une posture de classificateur des dirigeants de l’église Il servit un certificat de bonté au cardinal Theodore Adrien Sarr. Il indexa son entourage notamment Abbé Léon Diouf qui influencerait les prises de position du cardinal, laissant sous entendre que celui-ci et les autres cités plus haut sont dans le camp du mal. Quelle fumisterie ! Quelle imposture !
Comment peut-on à des moments aussi graves dans l’histoire de notre pays envoyer des gens de la trempe de Farba Senghor parler aux sénégalais ?
Les actes posés par le pouvoir dans cette affaire m’ont amené à me poser la question de savoir si certaines autorités qui gouvernent notre pays aujourd’hui ne seraient pas des personnes qui sont mues par le syndrome des baleines suicidaires qui vont périodiquement s’élancer hors des champs marins pour se laisser mourir sur les plages.
Au-delà de ces faits, il y a lieu de relever que nous payons aujourd’hui le prix fort d’une banalisation d’un mouvement qui propulse au premier plan des hommes politiques résolus à faire de l’instrumentalisation de la religion leur fonds de commerce. Jamais dans l’histoire du Sénégal, la religion n’a été si souvent utilisée pour servir les intérêts de la politique politicienne. Nul n’ignore que des velléités sectaires et communautaristes qui trouvent leurs fondements dans l’exploitation malsaine de l’appartenance religieuse et/ou confrérique de certains de nos hommes politiques, prennent des proportions inquiétantes. Au collège des grands chefs, maîtres dans l’art de servir les plats de la division, certains de nos hommes politiques ont acquis bien des galons.
Quand ce ne sont pas les confréries qui sont instrumentalisées pour diviser les musulmans, c’est l’équité dans le traitement des religions qui est mise à rude épreuve. Quand ce ne sont pas des localités qui sont érigées en zone de non droit, d’«Etats » avec leurs lois dans l’Etat, ce sont des politiciens qui utilisent des lieux de culte comme refuge pour échapper à la loi et s’attirer la sympathie de leur communauté. Quand ce ne sont pas des politiciens qui utilisent des versets du coran dans leurs stratégies de mystification et de séduction, ce sont des voitures et des maisons de luxe, des valises d'argent sonnant et trébuchant bref la corruption à grande échelle qui est utilisée par acheter le silence des chefs religieux. Quand ce ne sont pas des propos et attitudes qui sont attribués à tort aux fondateurs de nos confréries pour justifier des projets qui sont à mille lieux de la vision que ceux-ci avaient du monde, ce sont les dogmes de religions révélées qui sont foulés au pied par la plus haute autorité de l’Etat.
Parallèlement à la consolidation de ce mouvement s’est développé un comportement quasi général de « laisser-aller, laisser faire». Certains analystes de la scène politique sénégalaise, nous rétorqueront, peut-être, que l’interconnexion du religieux et du temporel est structurelle au Sénégal. Celle-ci puise sa source dans l’histoire de notre pays. Mais force est de constater que cette interconnexion a été toujours empreinte de tolérance, d’équité, de respect de la diversité religieuse. Elle est demeurée, jusque-là, le socle de la cohésion nationale.
Il est temps de rappeler à nos politiciens de tout bord qu’ils soient de l’opposition ou au pouvoir en particulier à monsieur le président de la république et à son entourage composé principalement d’opportunistes, d’arrivistes entrés dans la politique pour se servir et non pour servir, de tortueux mal intentionnés en manque de représentativité, de légitimité, de crédibilité, de programmes cohérents et mobilisateurs , de catalyseurs de toutes les formes de sectarisme et de communautarisme, de manipulateurs ne pouvant prétendre à d’hypothétiques promotions que dans l’exacerbation des divisions, que nous n’accepterons plus que personne ne vienne torpiller la cohésion sociale de notre pays: « Kou khamoul bour sayna, gnou néla bour déna »
Je n’ai jamais cru à l’efficacité de la main invisible qui guiderait une certaine frange de la classe politique de notre pays avide de pouvoir vers « le progrès de la raison » et stimulerait «la retenue morale» pour stopper les communautarismes et les velléités sectaires de toute sorte. Je ne le crois pas non plus aujourd’hui. Je demeure convaincu que, seule l’érection de gardes fous, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des partis politiques, pourrait épargner notre pays du syndrome de certains pays africains que je me garderais de citer. Il doit subsister des voix fortes qui remettent les égarés dans le droit chemin et les aiguillonnent dans le sens de la marche millénaire de l’unité dans la diversité.
Nous en appelons aux politiciens responsables d’aider le peuple sénégalais à chasser ces voix qui veulent faire de l’exacerbation de l’intolérance religieuse et confrérique leur fonds de commerce. Les leaders épris de l’intérêt suprême de notre pays doivent rester vigilants pour identifier et ensuite se désolidariser, clairement au grand jour et sur la place publique, de ces voix diffuseuses d’externalités négatives de l’intolérance et de la phobie de la différence de croyance.
La logique d’une résignation et le « laisser aller » ou le « laisser faire » à des actes de tout point de vue répréhensibles, au nom d’un pacte pour l’échange du politiquement correcte de la part des chefs religieux et de la classe politique de notre pays est un calcul à très court terme. Toute attitude de neutralité, toute passivité, sera ressentie par la jeunesse sénégalaise comme une complicité coupable qui se soldera par un effritement de confiance des jeunes envers les guides religieux, un dégoût de la chose politique et une désertion des structures sur lesquelles elle est assise. Ce qui serait dommage pour notre pays parce que toutes les démocraties du monde ont besoin de partis politiques. Le débat politique (je parle bien de politique au sens noble du terme) est la sève nourricière qui entretient la démocratie. Il est indispensable à l’exercice du pouvoir de contrôle du citoyen sur l’exécutif et la préservation des libertés sans lesquelles aucun développement n’est possible.
De toute façon, quelle que soit l’attitude des chefs religieux, de la société civile, de la classe politique, avec les filles et fils du Sénégal jaloux de ce modèle magnifié fièrement partout dans le monde, nous prendrons nos responsabilités historiques pour préserver et pérenniser cet héritage que nos aïeux ont construits, nos pères ont consolidé pour que nos filles et fils puissent pleinement bénéficier de ses bienfaits.
Nous dresserons des barricades pour garder intacte l’image de nos mosquées et de nos églises pour que nos prières du vendredi, nos messes du dimanche, restent des moments d’exaltations pour un Sénégal uni et prospère dans la paix et la diversité. Nous nous battrons pour que nos «Dahiras » et nos Communions restent des moments d’échange et de partage dans le respect de l’autre.
Nous combattrons certains hommes politiques, entraînés aux rouages de l’extorsion et de la corruption des consciences, mus d’une volonté unique : celle d’assouvir leur soif de pouvoir. L’assaut contre la mollesse de la désapprobation des arguments des porteurs du sectarisme et du communautarisme sera à la hauteur des menaces que font peser les partisans d’une politisation de la religion sur la cohésion nationale.
Nous garderons à l’esprit que ceux qui exhibent le plus leur foi pour brandir l’arme de la division, pour dresser les chrétiens contre les musulmans vice versa, donc les plus fervents adeptes des conspirations contre l’entente des communautés religieuses et confrériques de notre pays, sont ceux qui fréquentent le moins nos mosquées et nos églises. Ils ne sont pas non plus ceux qui s’illustrent le plus dans les oeuvres de bienfaisance pour ces lieux de culte.
Nous démontrerons que les convictions religieuses qu’ils montrent ostensiblement lors de nos
Magals, nos Gamous ou pèlerinages de Popenguine ne sont que de façade. La ruée devant la presse en général et les caméras de télévision en particulier, n’est qu’une action destinée à alimenter un fonds de commerce. Le recueillement, la dévotion et la fortification de la foi sont les cadets de leurs préoccupations.
Par un travail de fond, nous ferons échouer toutes les stratégies qui seront mises en place par ces femmes et hommes qui veulent faire, de certaines couches de communautés religieuses et/ou confrériques aisément taillables et corvéables, le fer de lance dans la croisade pour la quête du pouvoir et de la gloire.
Nous condamnerons, sans équivoque, les contingences communautaires et sectaires parce que nous sommes conscients que cette réaction constitue la meilleure garantie démocratique contre les factions prêtes à exploiter les antagonismes nés des frustrations des uns et des autres. Nous sommes convaincus que c’est le chemin de l’espérance parce que c’est la voie de la sagesse à même de faire converger les énergies pour impulser une véritable dynamique de développement dans la stabilité.
Nous ne ménagerons aucun effort pour ne pas dévier de cette voie de la sagesse car nous savons que c’est l’attitude à adopter pour être dignes de l’héritage que nous ont légué les vaillants et infatigables gardiens du temple de la tolérance et du dialogue interreligieux et inter-confrériques qu’étaient El hadji Oumar Foutiyou Tall, Cheikh Amadou Bamba Mbacké, El hadji Malick Sy, Mame Boucounta Ndiassane, Seydina Issa Rohou Lahi, Serigne Saliou, Mame Adoul Aziz Sy Dabakh, Sérigne Mourtala Mbacké, Cardinal Yacinth Thaindoum, Sérigne Baye Niasse, Thierno Mountaga Tall etc. Nous prierons pour que Dieu continue à préserver notre pays des complots et entreprises maléfiques.
Quelles que soient notre confrérie, notre confession, nous méditerons religieusement cette citation de Erragundi qui dit qu’« un homme ne doit manifester sa révérence pour son propre culte, ni blasphémer celui d’un autre sans raison. Il faut réserver le dénigrement à des circonstances très spéciales, car les croyances méritent toutes le respect pour une raison ou une autre. En obéissant à ce principe, un homme rend hommage à ses croyances et, du même mouvement, il sert les croyances des autres. En agissant autrement, il attente à ses propres croyances et nuit celles des autres. Celui qui exprime sa révérence pour son propre culte, qui sous prétexte de fidélité au sein, voire, pour en magnifier la splendeur, blasphème les cultes des autres, inflige par sa conduite la plus profonde blessure à son culte2 ».
Que Dieu bénisse le Sénégal et préserve ses filles et fils.
Aboubakry Gollock
Docteur en sciences économiques
Notre Mémoire Collective a besoin de plus de mémoire pour mettre à votre disposition le maximum d'archives. Merci de votre soutien.